L'effet colibri, the hummingbird effect

Evadons-nous d'un battement d'ailes vers un jardin de scoops, de rêve et d'élégance, and more

THEATRE – Nobody , le meilleur spectacle de la saison

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Dans l’enfer glacé des open spaces, la vie de bureau aliénante et déshumanisée d’un cabinet de conseil en restructuration d’entreprise.
Un feu d’artifice pour les neurones, une innovation scénographique sans précédent.
Ne ratez pas le meilleur spectacle de la saison quand il passera par chez vous.

J’avais entendu des critiques dithyrambiques sur cette « performance filmique » d’un genre nouveau, mêlant cinéma et théâtre en live dans des modalités technologiques hors normes. J’ai eu la chance d’y assister samedi dernier en compagnie d’une personne également passionnée d’art, qui fut aussi emballée que moi.
Disons le tout de suite, le spectacle tient ses promesses.
L’auditoire est immédiatement captivé, comme happé par cet aquarium géant où se démènent des consultants et managers de cabinet de conseil…qui se bouffent, se mordent, se harcèlent comme acculés dans une boîte à rats  dont on ne sort jamais.
 » Personne ne me regardait dans les yeux. Tout le monde contrôlait tout ce que je faisais… « 
Derrière les cloisons et les baies, se trouvent aussi des espaces ( bureaux, toilettes, etc) qui sont uniquement accessibles par les caméras portées par 2 cameramen. Le principe est que le film projeté en haut de la scène est lui aussi une prestation scénique en direct.
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On assiste à des saynètes grinçantes, caricaturales, satiriques , irréelles de cruauté mentale , qui vous font éclater de rire spontanément ( tant c’est bien vu)  , ou ricaner d’incrédulité tant c’est absurde…mais tellement vrai.
 » Prenez-vous des médicaments ?
-Oui….Des anesthésiants. »
Les textes sont adaptés d’un roman de l’Allemand Falk Richter, célèbre pour ses écrits sur l’aliénation et la violence au travail.
Certains dialogues sont d’excellentes satires de jargons technocratiques dignes des pires cabinets de marketing ou conseil.  D’autres sont glaçants dans leur absurdité décalée. Tout le monde est fliqué par 4 mentors plus  » 2 mentors agents cachés parmi les collègues ». A gueuler de rire.
Se détache un personnage fil conducteur, Jean Personne, un consultant étrangement dépressif.
Ses voice over  ( voix off où on lit ses pensées) d’une poésie dépressive souvent ahurissantes de précision ponctuent l’action.
 » Je voudrais être dans un lieu où il n’y a personne. ne pas être ici. » 
Evidemment les personnages sont des fourmis corvéables à merci, en déni total de toute vie intérieure. Le travail, le travail pour mieux s’anesthésier.
« Comment organisez-vous vos amitiés ?
-Pardon ?
– Comment organisez -vous votre vie privée ?
– Je ne saisis pas. »
Pour tromper l’enfer du vide, pour se donner l’illusion d’être encore vivante, la plupart  s’adonne aux expédients comme les drogues ou le sexe compulsif , qu’on retrouve dans des scènes de « pseudo-séduction » glaçantes d’autoritarisme qui surgissent quand on ne s’y attend pas entre des personnages qu’on ne voyait pas ensemble.  Une urgence compulsive et pathétique.
« Je voudrais qu’on soit proches.
– … ?
-Tu veux que je sois quoi pour toi ?
– Pardon ?
-Tu veux que je sois quoi pour toi ? »
Une technique pour renforcer l’absurde , la vacuité des idées évoquées, consiste à répéter 2-3 fois  certains dialogues de façon robotique. Une technique efficace , qui fait comprendre qu’il y a un message caché , d’une froideur mécanique.
Extrait d’un dialogue d’une manager lesbienne qui en fait harcèle une autre collègue qui a refusé ses avances précédemment.
 » Pourquoi tu fais rien ? Pourquoi ?
– Je sais pas.
-Pourquoi tu fais rien ?… « 
Un dialogue comme celui ci a l’air stupide ainsi restranscrit, mais exprimé d’une certaine façon, il est bien plus le reflet de ce que pense le personnage, qu’un vrai dialogue  » réaliste » habituel.  J’ai trouvé ce procédé vraiment très sympathique, même s’il peut passer pour aride.
Heureusement, qu’il y a une alternance avec des dialogues « opérationnels » où on met le relief sur l’intéraction cynique et agressive de ces travailleurs envers chacun. Non encore perverti, le stagiaire , Genération Y  barbu en polo bleu détonne dans le paysage.
Jean Personne a une femme qu’il ne voit jamais, qui s’étiole, tandis que lui ne comprend plus son travail, mais fait semblant. Il méprise tout le monde et lui-même en particulier. Il est comme décédé par assèchement de l’intérieur.
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Seuls, creux, veules, parfois détestables ces personnages robotisés et pathétiques d’égoïsme et d’ambition dérisoire n’éveillent pas la compassion, mais une forme étrange de révulsion larvée.
Difficile de ressentir de la compassion pour ces êtres d’une froideur glaciale qui les rend presque désincarnés. Pourtant, d’ordinaire, les failles de personnages les rendent plus humains. Ici, ils sont tellement égoïstes et froids, qu’on n’a guère de sympathie pour eux. (On ne peut s’empêcher d’avoir une pensée pour ses amis qui se tuent  dans les cabinets d’audit néanmoins. )
Même Mme Personne surprend quand elle confronte son mari sur ses baisses de performances professionnelles qui menacent sa carrière.
 » -4.13% versus le mois précédent, tu es en baisse, Jean. »
 » Ton travail n’a pas changé, mais tu le fais sans plaisir désormais, c’est la preuve que tu as un problème.  « 
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La pièce se veut tranche de vie, il n’y a pas de dramaturgie classique en 3 actes vraiment discernable.
On passe un moment fort stimulant, tous les neurones en cantillation ( vibration maximum positive) , tant on est occupé à scruter le fascinant  spectacle visuel qui se déploie sous nos yeux ébahis. Chaque mot, chaque dialogue vaut son pesant d’ironie et de cynisme, et on en éclate de rire volontiers.. surtout après les explications baveuses des associés qui expliquent le fonctionnement du cabinet Outsource.
La musique  inquiétante contribue à cette atmosphère « glauque scandinave ».
La quasi fin se conclut par un « bootcamp » qui se termine en orgie robotique  techno.  Le pathos atteint son comble face à ses animaux perdus et désespérés.
Je précise que « l’action » est toutefois toujours filmée avec élégance et jamais vulgaire.
Au final, un trésor de spectacle à voir impérativement, surtout si vous connaissez ce monde des entreprises privées cyniques et brutales. Je n’ai pas trouvé émouvant pour le coeur , mais c’est jubilatoire pour le  cerveau.
Bravo à Cyril Teste et à son collectif MxM et aux acteurs du collectif La Carte Blanche.
Last but not least , un spectacle génial à un prix cadeau.
Nobody, du 10 juin 2015 au 4 février 2016
Par  Cyril Teste et le collectif MxM
  • du 3 au 21 novembre 2015 au Monfort, à Paris ( 16 euros la place sur Billet reduc)
  •  du 27 novembre au 5 décembre au Théâtre du Nord, à Lille
  • du 8 au 13 décembre au CENTQUATRE à Paris
  • les 16 et 17 décembre à la Scène Nationale d’Annecy
  • le 5 janvier 2016 à la Scène Nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines
  • le 22 janvier au Théâtre des Salins, Martigues
  • le 28 janvier au Canal, à Redon
  • les 3 et 4 février 2016 à la Scène Nationale de Poitiers.
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